La maison des gardes agricoles de Ledoux

Claude Nicolas Ledoux, Maison des Gardes Agricoles, 1847 (publication posthume), Gravure, 27,5 cm X 47,3 cm, Bibliothèque historique de la Ville de Paris. (Source :

«Agglomération pavillonnaire» (Gallet, 1980, p.21) ou programme d’un ensemble concerté, c’est dans le parc Maupertuis que se développe le projet utopique de Claude Nicolas Ledoux : la Maison des gardes agricoles . Programme de régénération sociale, la Maison aspire à réformer la vie et les techniques des travailleurs agronomes en milieu rural en s’intéressant à leurs besoins particuliers. Étude phare de l’utopie «ledolcienne», elle ne fut jamais réalisée puisqu’impossible à bâtir selon les moyens techniques du 18esiècle (Gallet, 1980, p.36).  

La sphère parfaite est ici utilisée pour être comprise d’une population illettrée. Elle symbolise, par sa forme rappelant celle d’un œil, «la nature universelle de [la] surveillance» (Vidler, 1987, p.131) exercée sur l’ensemble des travailleurs. De plus, des judas dans la section supérieure du bâtiment permettent un flicage depuis l’intérieur et une impression de surveillance constante pour les travailleurs à l’extérieur. Toute la journée, la sphère est exposée à la lumière, l’angle zénithal d’exposition demeurant toujours le même. Outre cette exposition, la suggestion d’une forme sidérale –planétaire, solaire ou lunaire –, renvoie irrécusablement à l’universalité insinuée par le projet, aspect renforcé par la lumière pénétrant le grenier à la manière des étoiles du ciel, créant un effet grandiose.  

Le plan présente une organisation radiale autour de la cheminée isolée – centre de la vie communautaire. C’est à l’étage du foyer, des chambres et de la cuisine commune que l’entrée dans la Maison se fait : on entre alors directement par les pièces de distributions dans l’espace de vie collective. Le sous-sol, pour sa part, accueille les serres et les écuries et, au dessus du rez-de-chaussée se trouvent les combles.    

Pour pénétrer la bâtisse, le passant traverse une arcade cernée de part et d’autre par deux colonnes jumelées. Reposant légèrement sur le sol, car supporté par des contreforts faisant office de pont, le globe est accessible par l’un des quatre escaliers. À partir de la fouille en pleine masse, un escalier en U se dresse, permettant de monter à hauteur de terrain par une première volée double à montées parallèles, suivie d’une deuxième volée double à montées convergentes. À partir de ce pallier, qui pourrait également faire office de repos en considérant l’intégralité de l’ascension, il se présente un escalier d’angle droit à volées suspendues menant directement à la bâtisse.

L’architecture étant outil de projection, il n’est pas surprenant que ce soit sur le même modèle que se dessinent le plan et la coupe : un cercle parfait divisé en 9 parties, à la manière d’un échiquier; dans les deux cas le centre est occupé par le foyer. La vue en perspective présente la sphère dans un lieu agricole où sa forme évoque celle du soleil, des montagnes et des arbres l’environnant, tous d’une rondeur manifeste. Des travailleurs vaquent à leurs occupations aux alentours de la sphère, accompagnés de bétail pour remémorer que cette architecture est pensée pour répondre «aux nécessités sociales» (Vidler, 1987, p.126), pour se conformer à une activité spécifique, en ce cas l’agriculture.

S’il est pertinent de comparer la Maison des Gardes Agricoles à l’Oikema, c’est que tous deux sont issus de la production utopique et non-réalisée «ledolcienne» et qu’en eux l’architecte invente de nouvelles typologies à partir de programmes fictifs.

Claude Nicolas Ledoux, Oikema, 1847 (publication posthume), Gravure, 28,8 cm X 45,7 cm, Bibliothèque historique de la Ville de Paris. (Source : Gallica, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1047050b/f437.image)

L’Oikema, traduction latine de maison au sens étendu – à savoir chambre, temple, lieu de perversion –, se propose comme lieu d’abandon aux plaisirs sexuels; sa forme phallique en prescrit l’usage. De la même manière, la Maison évoque l’oeil – également une référence anatomique – pour communiquer la nature de son programme, soit la surveillance mutuelle et universelle assurant l’efficacité du travail. Il s’agit d’«architectures parlantes», ou pour reprendre l’apophtègme de Sullivan, la « forme suit la fonction».

L’architecture phallique se doit de procurer l’excitation avant même que le visiteur n’y entre : l’édifice est ceint de «variétés odoriférantes de la forêt1», dont les parfums sont balayés au-delà des arbres cotonneux, par le vent doux des nuages éthérés/opalins.

Idem, l’OEil semble opérer une surveillance constante. Il assure, par sa forme, un «dispositif de visibilité asymétrique2»: le 360° permet une vigie complète et impose un sentiment de supervision constante. Les nuages qui l’environnent suggèrent également le programme de cette architecture : la masse compacte que les rayons du soleil percent renvoie à ce sentiment, à l’extérieur, d’être vu sans voir, ou, à l’intérieur, de voir sans être vu.

À chaque projet se joint singulièrement la notion de surveillance. L’Oikema fonctionne par le principe d’une surveillance «philosophique» : elle compte sur la honte du public – devant inscrire son nom à l’extérieur du bâtiment pour y entrer – pour choisir l’exigence morale (ne pas y accéder) plutôt que le plaisir et la jouissance. Ce discours moralisateur est en fait un subterfuge rhétorique de Ledoux afin d’encourager l’hédonisme sans qu’il ne soit prohibé. Pour ce qui est de la Maison, la surveillance est de nature «physique»: il s’agit d’un contrôle constant, sur et entre tous ceux qui s’y trouvent.

L’aspect communautaire est primordial dans les deux projets. L’Oikema se présente comme un lieu de «quête du bonheur individuel et social», tourné vers les plaisirs de tous et chacun. La Maison des Gardes Agricoles, quant à elle, veille au bien commun en assurant un climat de collectivité pour les habitants, notamment par la présence du foyer au coeur de la sphère.

Dans les deux représentations graphiques, l’économie de fenêtre est notoire : il s’agit pour l’Oikema de ne «pas révéler ce qui se passe à l’intérieur3», et pour la Maison de ne permettre qu’une vision de l’intérieur vers l’extérieure par les judas. L’harmonie règne en ces dessins architecturaux; l’Oikema, avec ses prismes et cylindres, présente une élégance qui est amplifiée et même absolue dans la sphère parfaite de la Maison. Dans leur environnement, la première s’adapte aux mouvements du terrain, tandis que c’est dans une fouille en pleine masse que la seconde se pose. Les dessins montrent les bâtiments isolés et en pleine nature. De leur échelle imposante émerge un caractère grandiose qui confère une importance à leur architecture et à leur fonction sociale. Dans l’Oikema, les ordres ioniques, les arcs plein-cintre et le fronton surbaissé lui confèrent un style classique, contrastant avec l’innovation formelle dont fait l’apanage la sphère de la Maison. Somme toute, le programme des deux bâtiments se révèle novateur tout autant que leur typologie.

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