Un refuge dans la nature: la Casa de Vidro par Lina Bo Bardi

La Casa de Vidro complétée, en 1951. Source: Instituto Bo Bardi (En ligne) http://www.institutobardi.com.br/fotografias_simples.asp?Obra_Codigo=12

Au printemps 2019, la Fondation Joan Miro, à Barcelone, accueillait l’exposition « Lina Bo Bardi Drawing », un échantillon des quelque 6000 dessins que comportent les archives de Lina Bo Bardi, à Sao Paulo. Selon le commissaire Zeuler Rocha Lima, Bo Bardi utilise le dessin comme une manière de réfléchir au monde qui l’entoure et à l’architecture (Comoglio, 2019). Vu l’étendue de sa collection, qui couvre toute sa vie, on comprend en effet l’importance de ce médium dans sa pratique de l’architecture. Cette étude de cas présente « Perspectiva interna », un dessin conservé à l’institut Bo Bardi montrant l’intérieur de la Casa de Vidro.

« Perspectiva interna », encre et crayon de bois sur papier, 10,9 x 11,5 cm, 1951. Conservé à l’Instituto Bo Bardi, Sao Paulo. (En ligne) http://institutobardi.com.br/ficha_desenho.asp?Desenho_Codigo=17908

CONTEXTE DE PRODUCTION

Entre les années 1940 et 1950, le Brésil est un terreau fertile pour toutes sortes de manifestations culturelles (avec par exemple le 400e anniversaire du pays et l’inauguration de sa Biennale). Son architecture suscite pour la première fois un intérêt à l’international : avec l’exposition « Brasil Built », présentée au Museum of Modern Art de New York en 1943, on assiste à l’affirmation d’un style moderne en architecture (Deccker, 2001, p. 2), fondé sur les préceptes de Le Corbusier (par exemple, le plan libre, le toit-terrasse et l’utilisation de pilotis) et l’intégration des composantes culturelles traditionnelles. De manière générale, les artistes et architectes cherchent à se défaire du colonialisme. C’est aussi le cas de Lina Bo Bardi, qui émigre d’Italie en 1946 pour s’installer au Brésil. En plus d’avoir énormément écrit à propos des théories de l’architecture (elle a entre autres fondé la revue Habitat et édité la revue italienne Domus), elle s’intéresse aux cultures traditionnelles brésiliennes (Macartney dans Bo Bardi, 2013, p. 114). Son projet d’habitation, la Casa de Vidro (à Morumbi, en banlieue de Sao Paulo, où Bo Bardi a elle-même vécu), fut complété en 1950. Il s’agit d’une construction à base de béton, posée sur des pilotis d’acier et entourée par trois murs de verre. On y entre grâce à un escalier de granit et d’acier, qui donne aussi accès à une terrasse suspendue. Celle-ci laisse pénétrer la végétation naturelle à l’intérieur, tout en facilitant la ventilation. L’arrière de la maison (soit la cuisine) repose sur le sol. Son toit, une mince couche de béton, comporte aussi un jardin de plantes tropicales (Bo Bardi, 1953, p. 116.). Selon Lina Bo Bardi, l’objectif de cette construction est d’établir, pour l’habitant, un lien profond avec la nature : « The challenge was to create a ‘physically’ sheltered environment, that is, where one could live protected from the rain and wind while at the same time taking part in what exists of poetics and ethics, even in a storm. » (Bo Bardi, 1953, p. 116).

ANALYSE DESCRIPTIVE

Pour illustrer le projet « Casa de Vidro », Lina Bo Bardi a effectué une série de croquis et de plans, tous conservés à l’Instituto Bardi, à Sao Paulo. « Perpectiva Interna » est une vue en perspective de l’intérieur du bâtiment, exécutée à l’encre et au crayon de couleur bleu sur un support de papier. Le format est assez petit (10,9 x 11,8 cm) et le côté gauche du dessin porte les marques d’un cahier à spirale. Bardi y a inclus deux parois de verre, définies par les zones en bleu, qui laissent paraître de la végétation. Ces formes organiques sont schématisées, à la limite de l’abstraction. À l’intérieur de la maison, des lignes verticales simples forment des colonnes. Il n’y a aucun mobilier, mais quatre silhouettes humaines sont situées à l’avant-plan, assises dans un renfoncement du sol. Celles-ci donnent une idée de l’échelle du bâtiment. Il n’y a pas vraiment de textures, d’ombres ou de matériaux définis dans le dessin, à part les parois de verre et les lignes horizontales du mur gauche (formant des lamelles), qui se poursuivent à l’arrière-plan.

De manière générale, le dessin n’est pas très détaillé. Par son petit format et son support, on peut deviner qu’il s’agit d’un croquis d’idéation, qui s’intéresse davantage à la mise en espace et à la place de l’humain à l’intérieur qu’aux matériaux, par exemple. Bardi accorde aussi de l’importance aux parois de verre donnant sur l’extérieur, car ce sont les seuls éléments colorés du dessin. Si on compare ce croquis au reste de la série de dessins produits pour la Casa de Vidro, on remarque que dans toutes ses « Perpectiva interna » (l’Instituto Bardi en dénombre cinq), l’espace est défini clairement, avec peu de détails concernant les matériaux et de rares allusions au mobilier. Celui-ci remplace parfois la figure humaine, mais est toujours extrêmement schématisé (voir annexe 2). Dans ses plans et élévations du projet (voir annexe 3), qui ont une dimension plus technique, la végétation occupe toujours une place importante, comme une contrainte à respecter.

Annexe 2: « Perspectiva interna », encre et crayon de bois sur papier, 10,9 x 11,5 cm, 1951. Conservé à l’Instituto Bo Bardi, Sao Paulo. (En ligne) http://institutobardi.com.br/ficha_desenho.asp?Desenho_Codigo=17909
Annexe 3: « Élévation nord-est, élévation sud-ouest », Lina Bo Bardi, encre sur papier, 54,8 x 81,5 cm, 1951. Conservé à l’Instituto Bo Bardi, Sao Paulo. (En ligne) http://institutobardi.com.br/ficha_desenho.asp?Desenho_Codigo=582

RÉFLÉCHIR AU DÉVELOPPEMENT DURABLE

Lina Bo Bardi a plutôt fait sa marque par le développement d’une « école régionale » d’architecture, à Sao Paulo, prônant le développement durable et la réutilisation de structures existantes (Lehmann, 2015, p. 183). Cet aspect est plus ou moins présent dans la Casa de Vidro, une œuvre de début de carrière, mais son dessin d’idéation l’appréhende clairement : il connote une réflexion constante et un intérêt de l’architecte pour l’inclusion de la végétation comme partie intégrante du bâti. La Casa de Vidro, conçue dans un esprit résolument moderne, propose le verre comme lien entre l’espace construit et l’espace naturel : « (…)Bo Bardi’s specter always hovers between the aerial and the grounded, where glass is a transparent and reflecting surface, allowing spaces to be modified and adapted to exterior events. » (Nobre, 2014, p. 116).  « Perpectiva interna » n’est peut-être pas le plan principal de la Casa de Vidro, mais sa nature et son support permettent d’accéder à l’esprit de Lina Bo Bardi et lui confère toute son importance.

BIBLIOGRAPHIE

BO BARDI, Lina, « Three Essays on Design and the Folk Arts of Brazil (Introduction by Hilary Macartney) », West 86th: A Journal of Decorative Arts, Design History, and Material Culture, vol. 20, no. 1, printemps-été 2013, p. 110–124. https://www.jstor.org/stable/10.1086/670978.

COMOGLIO, Giovanni, « Lina Bo Bardi Drawing: intimacy as active resistance », domus, 19 avril 2019 (En ligne.) https://www.domusweb.it/en/architecture/gallery/2019/04/16/lina-bo-bardi-drawing-intimacy-as-active-resistance.html

DECCKER, Zila Quezado, Brasil Built: The Architecture of the Modern Movement in Brazil, New York, Spon Press, 2001, 247 p.

LEHMANN, Steffen, «An environmental and social approach in the modern architecture of Brazil: The work of Lina Bo Bardi», City, Culture and Society, vol. 7, 2016, p. 169–185. http://dx.doi.org/10.1016/j.ccs.2016.01.001  

NOBRE, Ligia, «Time of Cohabitation» dans Beyond the Supersquare: Art and Architecture in Latin America after Modernism, New York, Fordham University Press, 2014, p. 107–118.

SOURCE DES IMAGES:

Instituto Lina Bo e P. M. Bardi, Sao Paulo, Brésil (En ligne) http://institutobardi.com.br/

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