La Maison de Verre de Pierre Chareau, une machine à habiter

La Maison de Verre, construite au cœur de Paris, est un projet de restauration considérable de l’architecte-décorateur Pierre Chareau en collaboration avec l’architecte Bernard Bijvoet et l’artisan ferronnier Louis Dalbet. Ce chef-d’œuvre architectural, construit entre 1928 et 1932, s’impose dans la période moderniste et va profondément marquer les esprits par son avant-gardisme et son ingéniosité que l’on peut lire à travers le dessin. Chareau étant un amateur de théâtre et de ballet, il cherche à reproduire l’effet de spectacle, et son amour pour la scène et les mouvements du corps vont transparaître dans le plan de la Maison de Verre qui fut réalisé pour la famille Dalsace. Cependant, en raison de la Seconde Guerre, Pierre Chareau s’exile aux États-Unis, et c’est alors que l’on perdit toutes formes d’archives de la Maison de Verre ; excepté ces deux élévations servant propositions de projets qui avaient été envoyées à la ville et qui sont restées, par conséquent, dans les archives de la ville de Paris. Bien qu’intéressantes, ces propositions de projets ne permettent pas une lecture assez élaborée de cette résidence si complexe. En revanche, le plan axonométrique dessiné au graphite par Kenneth sur du papier translucide permet d’observer les éléments majeurs de l’œuvre de Chareau.

On entre dans la demeure en longeant une court pour ensuite atteindre le portail où se trouve l’entrée principale, aménagée dans une boite de verre sous le premier niveau. Comme représenté sur le plan de Kenneth, la forme du bâtiment est en forme de L en raison de l’aile se trouvant sur le coté gauche. La façade est l’élément le plus considérable du projet de la Maison de Verre. En effet, comme le montrent bien les élévations présentées à la ville de Paris en 1928, la brique de verre Nevada domine la façade du côté cour et lui donne toute sa splendeur. Du côté jardin, la façade se compose de quelques rangées de fenêtres, d’une grande terrasse qui longeait les chambres à coucher situées au deuxième étage, ainsi que les briques de verre qui complètent l’enveloppe. La différence de traitement entre les façades sert de repère pour celui qui se trouve à l’intérieur de la maison. Ces briques de verre, utilisées pour la toute première fois à grande échelle, reposent sur une structure d’acier rythmant la façade et représentée sur l’élévation par un quadrillé formant des rectangles. Ce rideau de verre est, à la tombée de la nuit, éclairé par cinq projecteurs installés sur des échelles en acier, fixées à l’extérieur du bâtiment comme représentées sur le plan dessiné Kenneth. Pour réaliser une telle façade, Chareau a dû faire preuve d’imagination et de génie. En effet, pour construire une façade en brique de verre, il fallait la libérée de sa structure ; Chareau se servit de poutres d’acier comme cloisons structurelles, comme illustrées dans le plan axonométrique, pour éliminer les murs porteurs. C’est l’indépendance dont jouit la façade en rapport à la structure qui donne au plan de la Maison de Verre toute sa notoriété dans le mouvement moderne.

Les poutres d’acier utilisées par Chareau servent non seulement à dégager la façade, mais servent aussi d’éléments visuels dans l’espace. Les poutres permettent aussi à Chareau de construire trois niveaux dans un espace qui n’en permettait que deux initialement. Construisant le deuxième étage en mezzanine et en décalant le premier étage sur deux niveaux grâce à deux marches, Chareau dégage l’espace où se trouve le salon. Ces variations d’hauteur, comme représentées dans le plan axonométrique, permettent une multitude de points de vue et de connexions visuelles entre les espaces.

La cohabitation est un aspect très important dans la conception du plan de la résidence des Dalsace. En effet, la famille Dalsace avait demandé à l’architecte de créer une maison qui permettait d’accueillir la clinique du Dr Dalsace au rez-de-chaussée. Il fallait alors trouver une solution pour permettre aux résidents et aux patientes du docteur de cohabiter. Cette solution, c’est l’escalier principal ; il est un élément des plus importants dans la conception du plan de Chareau. Non seulement l’escalier est symbole de caractère de la maison ; par sa disposition inhabituelle dans l’espace et par sa taille impressionnante, mais aussi, celui-ci joue un rôle majeur sur la question de cohabitation du projet de Chareau grâce à une grille de fer perforée qui condamne l’accès à l’escalier principal selon celui qui entre dans le bâtiment. Malheureusement, cet aspect de la maison n’est pas visible dans le dessin de Kenneth. Ce genre d’intervention avant-gardiste est représenté à différents endroits dans le plan axonométrique…

En effet, il s’est servi des éléments architecturaux composant l’espace comme éléments décoratifs s’incrustant dans le fonctionnement de la maison. C’est en collaboration avec son collègue l’artisan Louis Dalbet que Chareau s’est penché sur la fonctionnalité de chaque détail qui compose la Maison de Verre qui fait que ce projet peut être qualifié d’« émeute de l’invention ». Plusieurs de ces éléments sont dessinés dans le plan axonométrique par Kenneth; la fenêtre à auvents se trouvant au salon, la succession de garde-robes longeant le couloir des chambres à coucher au deuxième étage donnant l’illusion d’un mur uniforme, l’ingénieux escalier rétractable de la chambre à coucher principale descendant au 1er étage, ainsi que les écrans en fer percé qui servent de murs amovibles dans les salles de bains des chambres à coucher et les étagères encastrées dans le mur face aux garde-robes du 2e étage ; chaque détail ne peut échapper au désir d’innovation et d’esthétisme de Chareau. Le travail de ferronnerie de Dalbet est aussi très présent dans le plan de Kenneth tel que les rampes entourant l’escalier principal ainsi que celles délimitant la limite de la mezzanine. C’est ces détails ingénieux et avant-gardistes qui donnent à la Maison de Verre son allure de « machine à habiter » et qui surprend, encore aujourd’hui, ses visiteurs.

Bref, la Maison de Verre de Pierre Chareau est une œuvre réfléchie et pensée pour l’humain. Chaque élément architectural, chaque détail décoratif et chaque mouvement de celui qui l’habite a été pris en considération dans l’architecture du bâtiment pour s’harmoniser entre eux et faire de cet espace une œuvre monumentale du modernisme qui aura marqué l’histoire de la maison.

Bibliographie:

CINQUALBRE, Olivier, Pierre Chareau La Maison de verre. 1928-1933; Un objet singulier, Paris, Jean-Michel Place éditions, 2001

VELLAY, Dominique, La Maison de Verre; Le chef-d’oeuvre de Pierre Chareau, Londres, Thames & Hudson Ltd, 2007

DA COSTA MEYER, Esther, Pierre Chareau: Modern Architecture and Design, «The Maison de Verre», New York, Jewish Museum, 2016, p. 173-189

KUHL, Isabel, HEINE, Florian, The Buildings That Revolutionized Architecture, «Pierre Chareau, MAISON DE VERRE, PARIS», London, Prestel, 2015, p.188-189

BRADBURY, Dominic, Essential Modernism: Design between the World Wars, «Maison de Verre», Connecticut, Yale University Press, p.324-327

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