Perret et les Débuts d’une Architecture Moderne

Plan d’un étage type de l’immeuble au 25bis rue Franklin,
Paris Perret frères architectes 1 mai 1903.
Source: Institut français d’architecture, Archives d’architecture du XXe siècle, Fond Perret, Paris.

En 1910, Le Corbusier effectue un voyage en Allemagne, où il rencontre ses architectes le plus en vogue. Il leur montre les photos du 25bis rue Franklin en affirmant qu’Auguste Perret est en train de redéfinir l’architecture moderne. Malheureusement, il n’est pas pris au sérieux (Le Corbusier). Pourtant, déjà au tournant du siècle, les frères Perret exploraient, dans leur immeuble rue Franklin, des principes qui seront fondamentaux au modernisme.

À première vue, le 25bis rue Franklin diffère déjà de ses contemporains haussmanniens : une tour haute de neuf étages, aux lignes fines et répétitives, qui lui donne une allure industrielle et alien lorsque mise côte à côte avec les façades néo-classiques en pierre taillée, qui étaient coutume à l’époque. Toutefois, il diffère également dans sa structure, qui demeure assez singulière. L’immeuble exploite le potentiel, alors très peu exploré, d’une structure en béton (Collins, p. 178). Elle est lisible dans le plan comme étant très fine, ce qui permet d’exploiter la superficie de chaque étage à son maximum. En quelque sorte, c’est le «plan libre» de Le Corbusier, avant qu’il ne soit énoncé. De plus, Perret a choisi d’affiner la structure lorsque possible. Ainsi, elle, aux premiers étages, est beaucoup plus imposante qu’elle ne l’est au neuvième, puisque la charge est moins importante.

Ce plan révèle également une volonté de la part d’Auguste Perret de faire concorder la forme et la fonction des pièces. Effectivement, si l’on s’attarde aux deux pièces aux extrémités du semi-octogone, qui sont respectivement le fumoir et le boudoir, on remarque que le fumoir est légèrement plus imposant et le boudoir plus délicat, un trait traditionnellement féminin.

Également étrange, l’immeuble semble vouloir se dégager de ses voisins, comme si la pression d’un parcellaire trop petit et de voisins trop rapprochés faisait glisser les appartements vers les jardins du Trocadéro, auxquels ils font face. L’analyse du plan type révèle que cet effet fait partie intégrale du design.

En effet, la ville de Paris, sa tour Eiffel et le Trocadéro ont sans aucun doute étés des pièces majeures dans l’élaboration de la morphologie de l’immeuble rue Franklin. Il suffit de consulter quelques photos pour en comprendre leur effet:

Auguste Perret aurait donc tenté de pousser les appartements et de les ouvrir vers les jardins d’en face, afin de créer un effet théâtral et, effectivement, dès l’entrée dans l’espace de vie, on est capable d’appréhender les cinq pièces de l’appartement et de tracer trois points de vue directs, ininterrompus et extrêmement privilégiés sur Paris, faisant de la ville un arrière-plan panoramique et constant. On passe de la ville de frontières, la ville de trottoirs, à la ville infinie (Bressani, p. 91). Cet effet dramatique est rendu possible par la configuration en U poussée vers la rue et qui fait fi de l’habituelle cour intérieure, que l’on retrouvait systématiquement dans les appartements parisiens à l’époque.

Incidemment – comme pour étayer à nouveau l’importance de la ville pour Perret – en déjouant les règles du nouveau décret de 1902, l’architecte a été capable d’ériger son bâtiment plus haut que tous ses voisins, offrant à l’appartement du dernier étage (la résidence privée d’Auguste Perret) une sublime vue panoramique sur 360 degrés de Paris.

Attardons nous maintenant au génie de l’organisation des pièces. Essentiellement, le plan de l’appartement type est une superposition de deux configurations: une pour la réception, où chaque pièce est ouverte sur toutes les autres et une pour l’intimité, où il est possible de s’isoler complètement dans une pièce (Bresler, p. 59). Cet effect est rendu possible par de grandes portes coulissantes, qui, par moments, sont ouvertes et connectent les cinq pièces ensemble. Est alors créé un espace de vie qui exploite au maximum les dimensions de l’appartement. Cette configuration permet la réception dans les trois pièces principales (de gauche à droite: la salle à manger, le salon et la chambre) et puis le retrait en fin de soirée, pour les hommes, vers le fumoir et pour les femmes, vers le boudoir. Toutefois, lorsque ces portes sont fermées, la lecture devient très différente. On remarque que chaque pièce est munie d’une seconde porte, plus petite, donnant sur le corridor de service qui contourne les espaces de vie. Ainsi, il est possible d’être dans une pièce complètement fermée, sans que les servants aillent à l’ouvrir sur les autres pièces pour y avoir accès. Les salles de bain et les espaces de rangement sont également disjoint de la configuration des pieces principales. On y accède par le corridor de service, rendant possible l’intimité parfaite, lorsque désirée. Il conjugue le meilleur de deux mondes.

Ces choix atypiques, mais hautement raisonnés, quant à sa structure, sa façade et surtout l’organisation de son plan, font du 25bis rue Franklin un immeuble clé dans les changements typologiques d’espaces résidentiels de Paris et d’ailleurs (Bresler, p. 49). Il est également possible de croire que cet immeuble, dans lequel Le Corbusier a travaillé (le rez-de-chaussée était utilisé par les bureaux des architectes Perret), a été source d’inspiration pour certains principes de l’architecture moderne!

Bibliographie

BRESLER, Henri, « Windows on the Court », Rassegna, Anno VIII, 28/4, Décembre 1986

COLLINS, Peter, « Concrete the Vision of a New Architecture », Faber and Faber, Londres, 1959 

BRESSANI, Martin, « The Spectacle of the City of Paris from 25bis rue Franklin », 1990

Le CORBUSIER, « Perret par Le Corbusier », Architecture d’Aujourd’hui, No. VII, Octobre 1932

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