La Villa Nubar de Perret : un plaidoyer contre Le Corbusier ?

Auguste Perret, Villa Arakel Nubar bey, Garches (Hauts-de-Seine), perspective axonométrique de l’ensemble de la propriété (éch. 5mm PM), 12 juin 1930.
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Mentions obligatoires : Fonds Perret. CNAM/SIAF/CAPA/Archives d’architecture du XXe siècle/Auguste Perret/UFSE/SAIF/2020.

Auguste Perret (1874-1954) est un architecte français contemporain du Corbusier qui fait figure de pionnier dans l’utilisation du béton armé. Selon Peter Collins, la villa qu’il a construite à Garches en 1932, pour l’homme d’affaires égyptien Arakel Bey Nubar, est la plus représentative de ses idées en matière d’architecture domestique (Collins, 1995, p. 408). C’est aussi un moyen de confronter ses idées à celles du Corbusier qui avait construit cinq ans plus tôt la Villa Stein, située sur la parcelle voisine.

Le dessin étudié ici est une perspective axonométrique de l’ensemble de la propriété Nubar. Il a été réalisé au crayon et à l’encre sur calque en juin 1930. En comparant les dessins préparatoires de Perret sur différents projets d’habitation, je n’ai jamais retrouvé ce type de plans. Pourquoi l’avoir fait dans ce cas précis ? En réalité, Auguste Perret attache beaucoup d’importance à la notion de programme en architecture. Sa principale préoccupation est donc de respecter les besoins d’usage de son client, et ce de manière efficace et économique. Or Monsieur Nubar voulait se faire construire une maison de luxe pour y célébrer des fêtes publiques et des cérémonies officielles, un petit Versailles en quelque sorte. Et n’est-ce pas le sentiment ressenti en observant ce dessin ? Grâce à cette perspective vue d’en haut, Perret embrase l’ensemble du projet et insiste à la fois sur la grandeur de la maison et sur la monumentalité de son extérieur, avec ses terrasses et ses jardins. En tant que spectateur, on a donc la sensation d’assister déjà à un événement ! Mais au delà de son programme, ce dessin trahirait-il d’autres ambitions chez Perret, à savoir surpasser la villa voisine du Corbusier ? Certains l’affirment, d’autres disent qu’elles ne peuvent se comparer puisque les deux projets ont des objectifs différents, les Stein voulant une maison familiale pour y vivre paisiblement. La seule chose que nous savons est que la villa Nubar mesure 921 m², soit 81 m² de plus que la villa Stein, et que cette dernière possède aussi de grandes terrasses extérieures en escalier…

On peut également observer sur ce dessin le style de composition choisi par Perret et noter son intérêt pour la géométrie, la pureté de la forme, la sobriété et la rigueur. La maison a en effet été réalisée selon « la grande époque de l’architecture domestique française », c’est-à-dire celle du XVIIIe siècle, dont le meilleur exemple, poursuivant l’analogie avec Versailles, est celui du Petit Trianon (Collins, 1995, p. 410-411). Perret s’appuie en effet sur le préexistant pour innover, le béton armé étant le matériau idéal selon lui pour faire le lien entre passé et présent. Certains critiques l’ont ainsi classé parmi une conception classique de l’architecture, à savoir « une recherche d’harmonie entre l’espace intérieur librement agencé et la symétrie des façades » (Collins, 1995, p. 412). Perret est en réalité l’héritier de la pensée rationaliste du XIXe siècle (notamment de Viollet-le-Duc), idée selon laquelle l’architecture doit être basée sur la science et la raison et avoir pour objectif la solidité et l’utilité (Abram, 2013, p. 25-26). Sur le dessin, on observe en effet une dissymétrie dans l’agencement des fenêtres et une non-équidistance entre les poteaux. Cela montre donc un compromis entre le classicisme du XVIIIe et le fonctionnalisme du XIXe siècle.

Si l’on regarde maintenant la façon dont Perret a dessiné la façade de la maison, on remarque la minutie à laquelle il s’est employé pour marquer l’encadrement des fenêtres, qui sont posées comme dans un renfoncement intérieur par rapport à la façade. L’objectif est ainsi de distinguer l’alternance entre parties vides (les vitres) et parties pleines (murs en brique), comme on peut le voir sur le dessin ci-dessous. De plus, Perret utilise des traits noirs plus marqués pour représenter les éléments qui sont les plus saillants, comme par exemple les poutres verticales, la balustrade centrale au dernier niveau ou encore la bow window au deuxième niveau à gauche. Les murs de briques et les fenêtres, qui sont les plus en retraits, sont eux matérialisés par des traits plus fins. Cette façon de dessiner montre une des caractéristiques architecturales de Perret : il aime modifier la position des éléments de remplissage par rapport à l’ossature en faisant varier les saillies et les retraits car cela produit un effet de mouvement (Collins, 1995, p. 377).

Auguste Perret, Villa Arakel Nubar bey, Garches (Hauts-de-Seine), élévation sur jardin, septembre 1930.
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Mentions obligatoires : Fonds Perret. CNAM/SIAF/CAPA/Archives d’architecture du XXe siècle/Auguste Perret/UFSE/SAIF/2020.

On constate également le soin apporté à la représentation des poutres, verticales et horizontales, qui agencent la façade et permettent de rendre visible l’ossature en béton. Cela révèle l’importance que Perret accorde à la structure. Selon lui, les matériaux doivent en effet être laissés à l’état brut et la beauté d’un bâtiment ne devient intemporelle que lorsque son ossature est elle-même un ornement (Collins, 1995, p 387). Cette pensée vient en direct opposition avec les théories du Corbusier qui n’attache pas d’importance à la structure. Il a ainsi recouvert la villa Stein de stuc, ce qui donne à voir une façade toute blanche, une de ses marques de fabrique. Il reprochait d’ailleurs à Perret de vouloir « exprimer la construction » et de sacrifier ainsi l’esthétique, ce à quoi l’architecte répondait que la plastique permet de séduire sur du court terme mais pas de répondre aux véritables besoins du client. Selon Perret, seule la structure permet une continuité historique et donne ainsi autorité au métier d’architecte (Collins, 1995, p. 372).

La représentation précise des poutres en façade nous permet également de constater la grande verticalité des fenêtres, qui s’étendent du sol au plafond. Perret se montre en effet plus traditionnel par rapport à ses contemporains en utilisant la fenêtre française. Selon lui, elle permet une lumière plus adaptée à la vie domestique et correspond à la position d’un homme debout (Abram, 2013, p. 35). Perret disait d’ailleurs « La fenêtre en hauteur, c’est le cadre de l’homme. » (Collins, 1995, p. 376). On relève ici la notion de proportionnalité par rapport à la figure humaine, qui est un des principes architecturaux de la Renaissance Italienne (Britton, 2003, p. 132-133). Le Corbusier privilégie lui la fenêtre en longueur, ou « fenêtre-bandeau », avec des vues panoramiques qui deviendront l’emblème de la modernité architecturale. Son but est de laisser rentrer la lumière mais surtout de montrer le caractère non porteur de l’enveloppe de l’édifice.

FLC/ADAGP, Villa Stein de Monzie, Les Terrasses, Garches (Hauts-de-seine), vue de la façade sur jardin, n.d.
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Studio Chevojon, Villa Arakel Nubar bey, Garches (Hauts-de-Seine), vue de la façade sur jardin, n.d.
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Mentions obligatoires : Fonds Perret. CNAM/SIAF/CAPA/Archives d’architecture du XXe siècle/Auguste Perret/UFSE/SAIF/2020.

Perret et Le Corbusier s’opposent donc sur l’aspect extérieur de leur villa mais aussi sur celui intérieur. Sur le dessin de Perret, on repère facilement le plan rectangulaire de la maison et le fait qu’elle soit sur trois niveaux mais on ne peut y voir la disposition des pièces. Est-ce vraiment nécessaire ? Pour Perret, la disposition de l’espace intérieur n’est pas indépendante de la structure et de la façade extérieure. La villa Nubar est en effet une « progression formelle de pièces encadrées par l’ossature de la structure » (Britton, 2003, p. 132), ce qui rejoint la conception classique énoncée plus haut et qui vient en contradiction avec l’éthique puriste du Corbusier. Pour ce dernier, la façade doit en effet être indépendante de la structure afin de donner plus de liberté architecturale à l’intérieur, qui est construit selon un « plan libre » puisque aucun mur n’est porteur, ce qui est le cas de la villa Stein.

Pour conclure, nous pouvons donc dire que ce dessin reflète le désir de Perret d’utiliser le béton armé dans un style résolument classique avec des compositions claires et rationnelles. Britton qualifie l’architecte « d’idéaliste classique « moderne » » (Britton, 2003, p. 9), voulant mettre fin à la querelle qui oppose tradition et modernité. De mon point de vue, grâce à ce dessin, nous pouvons même aller au-delà de cette querelle en soulignant simplement la capacité ingénieuse de Perret qui a réussi à transformer un matériau grossier en une structure raffinée.

Bibliographie

ABRAM, Joseph, Auguste Perret, Paris, Editions du Patrimoine, 2013, 216 p.

BENTON, Tim, Les Villas de Le Corbusier et Pierre Jeanneret 1920-1930, Paris, Philippe Sers éditeur, 1984, p. 165-189.

BRITTON, Karla, Auguste Perret, Paris, Phaidon, 2003, 255 p.

COLLINS, Peter, Splendeur du béton les prédécesseurs et l’oeuvre d’Auguste Perret, Paris, Editions Hazan, 1995, 576 p.

CULOT Maurice, PEYCERE David et RAGOT Gilles, Les frères Perret : l’œuvre complète, Paris, Institut français d’architecture / Editions Norma, 2000, 510p.

CURTIS, William J. R., Le Corbusier ideas and forms, Oxford, Phaidon, 1986, p. 1-85.

Cité de l’Architecture et du Patrimoine de Paris, « Fonds Perret, Auguste et Perret frères. 535 AP » dans Archiwebture, 01/05/2004. En ligne. <https://archiwebture.citedelarchitecture.fr/fonds/FRAPN02_PERAU/>. Consulté le 05 Février 2020.

3 thoughts on “La Villa Nubar de Perret : un plaidoyer contre Le Corbusier ?

  1. Giroud Charline

    Merci Christina de votre retour. Pour la remise finale, je vais modifier 2/3 choses et changer les photos car j’ai reçu celles sans écriture et en HD de la part de la cité de l’architecture.

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