Avec le temps et la paille mûrissent les figues – Tempe à Pailla – Eileen Gray

La maison Tempe à Pailla, Castellar, Provence-Alpes-Côte d’Azur a été construite de 1931 à 1934 par l’architecte et designer d’intérieur, Eileen Gray ! Il s’agit d’un projet manifeste de par le fait qu’il soit entièrement conçu par une femme, qui a eu l’audace de reprendre les idées des grands architectes de l’époque pour les remodeler à son goût. De plus, la maison n’a pas uniquement la vocation d’habitation, mais également de véritable laboratoire mobilier, où elle prévoit jouir de sa solitude, se reposer et créer à sa guise. Elle y invente toutes sortes de meubles, de plans et de maquettes. Gray réfléchit à chaque espace, afin d’optimiser au maximum sa fonction, elle va jusqu’à conférer deux fonctions par pièce, comme le bureau – espace de séjour ou bien le dressing – chambre à coucher.


Eileen Gray Maison Tempe à Pailla, Castellar, Alpes-Maritimes, 1931-1934 : coupe, Encre de Chine sur papier, 28,5 x 58,5 cm, Centre Pompidou.

Cette coupe de Tempe à Pailla présente les éléments les plus distinctifs de son architecture.  D’abord parce qu’on y voit clairement l’aspect nautique de la villa, avec les trois hublots, le mât et la forme longue qui rappelle celle d’un sous-marin. On y voit également les vestiges des citernes transformées en chambre d’invité, pour celle qui se situe sous l’escalier qui mène à l’entrée et en cave, pour celle qui se situe sous la cuisine et où l’on peut y accéder via un escalier dissimulé sous une banquette. La coupe illustre bien la témérité dont a fait preuve Gray en revient sur les plans libres de Le Corbusier, qui font partie de ses célèbres cinq points de l’architecture moderne. Elle repense l’horizontalité de ces derniers avec les différents dénivelés qui paraissent bien sur le plan de la coupe, où l’on peut également voir les tracés des planchers et des escaliers et le positionnement des citernes. De plus, elle explore l’idée des structures et des poutres indépendantes qui font également partie du concept des plans libres, elle noircit les parties détachées de la charpente et laisse en blanc les parties incrustées dans les murs pour nous permettre de voir qu’elle a libéré uniquement deux poutres. Elle s’opposait à l’indépendance de la structure. 

L’architecture moderne de l’époque se reflète dans son projet, au travers des murs blancs unis, de l’horizontalité des fenêtres et dans le fait qu’elle s’inspire grandement des cinq points de Le Corbusier, autant que des travaux de Aldo Loos ou de Jean Badovici. Cependant, elle s’en dissocie, car pour elle :  « A house is not a machine to live-in. It is the shell of man, his extension, his release, his spiritual emanation. Not only its visual harmony but its organization as a whole, the whole work combined together make it human in the most profound sense.» (Constant, 2003), ce qui contraste largement avec les tendances du 20e siècle, où l’on célébrait les machines à habiter, mais également la division entre l’espace privé de la maison et l’espace public des lieux de travail. Elle défie l’image de la femme au foyer, en faisait de sa maison son lieu de travail et son lieu d’indépendance.

Au moment l’achat, le terrain possédait trois citernes qui avaient pour but de récolter l’eau de pluie, Gray en a utilisé deux comme fondation de sa construction et les a converties en pièces. L’autre a conservé sa fonction initiale. Pour elle, il est primordial de composer avec l’état des lieux originaux et de s’harmoniser avec les situations présentes, dans le but de créer une architecture organique. Il s’agit d’un défi, nettement plus difficile que de fonctionner à la glorieuse méthode de destruction créative. De plus, la parcelle qui est très étroite et rappelle la forme d’une proue d’un bateau, constitue un défi supplémentaire dans sa quête de respecter le caractère du terrain. L’endroit donne une formidable vue sur les montagnes italiennes et la mer, un autre enjeu était pour elle de préserver son accès à la magie de ses paysages, c’est pourquoi elle a acheté les deux terrains qui longe le sien. L’importance de son architecture réside davantage dans sa méthode que dans le résultat final. Elle ne vise pas la perfection, elle souhaite optimiser l’espace en créant un projet qui aura le plus faible coût pour le meilleur résultat. Elle souhaite non pas que l’on reproduise ses œuvres, plus que l’on s’inspire de sa méthode et de ses réflexions.

La sécurité et l’intimité sont des éléments centrales dans la réflexion de son projet, du au fait qu’elle et sa dame de compagnie vivaient seules. Ainsi, la manière dont elle dispose les fenêtres, les entrées et les différentes strates du bâtiment sont minutieusement conçues pour empêcher toute forme d’intrusion. Par exemple, on peut voir de la route les escaliers qui mènent à une entrée à l’étage intermédiaire, ainsi que la passerelle qui aboutit à une seconde entrée, cependant une grille rends impossible la possibilité d’y pénétrer, malgré l’illusion d’ouverture vécue lorsqu’on utilise ses infrastructures. Le côté du bâtiment qui longe la route possède de larges fenêtres horizontales qui sont positionnées bien haute sur le mur afin d’éviter qu’on ne voit à l’intérieur. De plus, sa division très définis des espaces publics et privés, à l’intérieur de sa maison, reflète également son désir d’intimité et de sécurité. La limite est claire entre les espaces communs, dont font partie l’entrée, le bureau – salle de séjour et la terrasse et les espaces privés que constitue les chambres et la cuisine, car l’endroit était son repère de solitude et de bien-être et de cette façon elle pouvait s’assurer un cocon disponible en permanence, même lorsqu’elle y recevait de la visite.

Eileen Gray, Tempe à Pailla, Castellar, Alpes-Maritimes, France, 1931-1934 OfHouses guest curated by Weyell Berner Architekten. (All photos © Centre Pompidou.)

Son utilisation de la lumière et du paysage est particulière, certaines fenêtres des jalousies construitent à la verticale, pour laisser entrer la lumière et bloquer les regards indésirables, alors que pour ses fenêtres circulaires, elle a aménagé un mécanisme qui imite le phénomène de l’éclipse, avec une soucoupe qui se glisse sur le hublot selon le degré de lumière désiré. Afin de profiter plus amplement de la magnifique vue offerte par sa terrasse, elle en a surélevé le plancher, de sorte que même de l’intérieur, elle puisse y avoir accès au travers de la baie vitrée.

Bref, Eileen Gray était une femme des plus inspirantes, qui n’avait pas froid aux yeux et qui faisait preuve d’une imagination débordante, la maison Tempe à Pailla impressionne par sa simple existence. Elle contient une panoplie de meubles modulables tel que siège-escabeau-porte serviette que vous pouvez admirer plus bas. Je pense qu’Eileen Gray se démarque par son inclinaison à suivre ses désirs et ses besoins, au delà de toute autre convenance.

Eileen Gray, Siège-escabeau-porte serviettes de La villa Tempe a Pailla (Castellar), 70 x 38 x 50 cm, bois peint bicolore blanc et vert foncé, 1931-34 , Courtoisie de Gilles Peyroulet & Cie (Paris)

Bibliographie

C. Constant, (2003) Eileen Gray, Paris, Éditions Phaidon, p.145-165.

C. Després, (1989) De la maison bourgeoise à la maison moderne. Univers domestique, esthétique et sensibilité féminin, Revue Recherches Féministes, Volume 2, Numéro 1, 1989, p. 3–18

C. Muscato. Eileen Gray’s Famous Work: Tempe a Pailla . Récupéré de https://study.com/academy/lesson/eileen-grays-famous-work-tempe-a-pailla.html (consulté le 26 février 2020)

C. Prélorenzo, J.-L. Bonilio, J.-M. Chancel, A. Hayot, (1989) Maisons et villas, Les cahiers de la recherche architecturales, numéro 14, Paris, Éditions Parenthèses. p .32

E. Koering, (2013) Extrait du catalogue Eileen Gray, sous la direction de Cloé Pitiot, Paris, Éditions du Centre Pompidou

One thought on “Avec le temps et la paille mûrissent les figues – Tempe à Pailla – Eileen Gray

  1. Christina Contandriopoulos

    Votre description est bien écrite. Je vous encourage simplement à compléter la bibliographie. C.

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