La volumétrie au service de la modernité – Robert Mallet-Stevens

Robert Mallet-Stevens est un architecte français né à Paris en 1886. Il est une figure importante du mouvement architectural moderne en France. Membre fondateur de la jeune union des artistes modernes, il est très actif dans le milieu. Il enseigne, rédige d’innombrables articles, participe à plusieurs Salons d’Automne et expositions internationales. Il côtoie de nombreux artistes (architectes, sculpteurs, verriers, couturiers, etc…) dont il sollicite la collaboration dans ses projets. 

Lors de la Première Guerre Mondiale, il s’enrôle dans l’aviation et se trouve fasciné par les « lignes logiques et pures d’un avion et l’économie d’un moteur »(Moussignac, 1931, p.6). Il revient de la guerre avec l’obligation d’être au diapason avec sa contemporanéité. Pendant plusieurs années, il conçoit des décors cinématographiques et ce volet de sa carrière, hors du commun, contribuera à modeler sa pensée architecturale. Il se trouve en effet inspiré par la révélation des volumes sous le puissant rayon des projecteurs. 

Mallet-Stevens aura une courte carrière, victime de maladie, il meurt en 1945 à l’âge de 59 ans. Il demande à ses exécuteurs testamentaires de détruire ses archives à son décès et laisse très peu de traces. 

Un recueil de dessins exécutés entre 1917 et 1921 a été retrouvé. Il s’agissait de plusieurs planches illustrant les bâtiments d’une ville imaginée et moderne (Mallet-Stevens, 1986, avant-propos). Cette collection est considérée comme un témoin important de l’œuvre de Mallet-Stevens car elle comporte les fondements de son langage architectural et particulièrement de son dynamisme volumétrique.

Datant de 1924, le dessin analysé ci-haut illustre la perspective d’un projet de villa pour M. Jacques Doucet, grand couturier français. La représentation a été exécutée dans le même style graphique que son recueil de dessins (Figure no.1). Ce projet, sur lequel il a travaillé en collaboration avec l’architecte P. Ruaud, n’a cependant pas été construit. 

Figure 1
École Primaire imaginée et dessinée par Robert Mallet-Stevens
https://robertmalletstevens.blogspot.com/p/cite-moderne.html
On retrouve une reproduction de cette image dans le livre
Rob Mallet-Stevens dessins: 1921: pour une cité moderne, 1986.

Le projet est dessiné à grande échelle et occupe une telle surface du papier que certaines parties en sont tronquées. Cette façon dont il représente la villa présage la monumentalité de la maison qui, de surcroît, est soulignée par l’importance de l’escalier frontal et sa sculpture conçus par le sculpteur Henri Laurens (Centre Pompidou, 2005, p.82).

Mallet-Stevens utilise l’encre de chine noire sur papier bristol blanc qui est un papier cartonné assez rigide. Avec les années le papier a jauni, toutefois, il faut s’imaginer l’impact original du trait noir sur fond blanc. Sa représentation architecturale témoigne de l’influence du mode de rendu graphique utilisé dans le cabinet de l’architecte viennois, Josef Hoffmann pour qui il aurait travaillé pendant quelques mois (Centre Pompidou, 2005, p.19).

Le trait de plume de Mallet-Stevens est fait à main levée. Il est propre et affirmé. On observe ici une représentation sans ombrages car l’architecte est attiré par le minimalisme et affectionne particulièrement la ligne simple et noire. Il utilise peu de couleurs dans sa représentation graphique. Il aime le noir et le blanc. Dans une publication de la revue Techné, il parle avec admiration des dessins de l’illustrateur britannique Audrey Beardsley associé au mouvement Art Nouveau (Paroles d’artistes : Robert Mallet-Stevens, 2018, p.4). En quête de pureté, il cherchera cette juxtaposition du noir et du blanc dans la réalisation d’une série d’hôtels particuliers construits à Paris, en bordure de la rue qui aujourd’hui porte son nom (Figures no.2 et 3).

Figure 2
Hôtels particuliers de Robert Mallet-Stevens
Rue Mallet-Stevens avant l’inauguration en 1927
https://robertmalletstevens.blogspot.com/p/rue-mallet-stevens.html
On retrouve un autre point de vue de ces bâtiments
dans le livre Robert Mallet-Stevens: L’oeuvre complète, 2005, p. 132-133
Figure 3
Hôtel Martel de Robert Mallet-Stevens
https://i.pinimg.com/736x/f8/dc/14/f8dc14cc27df0b67f75afda1a7464f45.jpg
On retrouve une reproduction photographique de ce projet
dans le livre Robert Mallet-Stevens: L’oeuvre complète, 2005, p. 130

Le projet de la Villa Stoclet conçu par Hoffmann pour l’oncle de Mallet-Stevens, et dont il avait suivi l’évolution du chantier, présentait des arêtes de couleur contrastante avec le marbre blanc des façades. Hoffmann aura bien d’autres influences sur Mallet-Stevens, mais il est difficile, ici, de ne pas voir l’interprétation d’un projet réellement construit dans une transposition graphique bidimensionnelle (Figure no.4).

Figure 5
Palais Stoclet conçu par Josef Hoffmann (1905)
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/7/7e/Palais_Stoclet_photo.jpg/1280px-Palais_Stoclet_photo.jpg

Le dessin ici présenté est particulièrement intéressant parce qu’il tisse le lien entre l’influence viennoise, son recueil de dessins et ses projets ultérieurs. L’illustration a été conçue à un point tournant dans sa carrière, à un moment où Mallet-Stevens commence à affirmer les bases de sa réflexion architecturale. 

On y remarque une grande quantité de fenêtres. Mallet-Stevens avait suivi un cours de salubrité pendant sa formation universitaire. L’air, la lumière et l’hygiène ont toujours été des préoccupations constantes dans sa conception architecturale (Centre Pompidou, 2005, p.40). Les baies épousent des formes variées et l’on décèle ici une certaine hésitation dans l’affirmation de son vocabulaire architectural.

Il détaille dans sa perspective quelques composantes soit la main courante, des éléments végétaux, seules taches de couleur, ainsi que les vitraux de Barillet, maître verrier qu’il a connu durant la période où il était concepteur de décors cinématographiques (Centre Pompidou, 2005, p.82).

La tour que l’on aperçoit s’apparente à un minaret. Elle demeure un élément fréquent dans l’architecture de Hoffmann, et Mallet-Stevens la reprendra à maintes reprises dans ses projets. Abritant l’escalier dans la plupart de ses projets, elle adoptera soit l’apparence d’un cylindre, soit celle d’un volume rectangulaire. 

Le corps central présente une apparence de symétrie, mais les ailes dont il est flanqué sont composées d’un jeu volumétrique asymétrique de cubes et de terrasses. Pour Mallet-Stevens, l’architecte est un « sculpteur d’un bloc énorme : la maison » (Paroles d’artistes : Robert Mallet-Stevens, 2018, p.44). Cet intérêt pour la géométrie est le fondement même de sa pratique architecturale. Il découle du temps passé avec l’architecte viennois, mais par-dessus tout, et il est primordial de le mentionner, il prend naissance pendant son apprentissage à l’École Supérieure d’architecture dans laquelle on y prodigue un enseignement rationnel fondé sur la géométrie, les connaissances et techniques des ingénieurs (DAAVP, Pichon, 1986, p.21). 

Malgré la désignation d’architecte du mouvement moderne, on dira de Mallet-Stevens qu’il n’exploite pas le plein potentiel des matériaux et des techniques nouvelles et qu’il porte uniquement son attention aux formes (Centre Pompidou, 2005, p.17). En parlant de son intérêt pour celles-ci et malgré une grande admiration envers son confrère, Le Corbusier dira de lui : « On peut certes affirmer qu’il a l’amour des formes, et si l’on voulait quelque peu chicaner on dirait même qu’il les aime tant qu’il en met trop. Après cette première floraison [en parlant de ses étudiants] à laquelle on assiste ici, de formes multiples pressées les unes contre les autres… viendra le temps où l’on se rendra compte que la lumière est plus généreuse sur un prisme simple… l’on saura qu’un entier vaut mieux que cinq ou dix parties » (Hébert-Stevens, https://designluminy.com/robert-mallet-stevens-la-theorie-architecturale-et-la-geometrie/).

Dans un entretien donné en mai-juillet 1928 à la revue Le Rez-de-Chaussée, il mentionne que les « formes extérieures surprenantes qu’il donne à ses immeubles sont simplement pour obtenir des intérieurs pratiques et confortables » (Paroles d’artistes : Robert Mallet-Stevens, 2018, p.8). En s’adressant par lettre à son client, le vicomte de Noailles, il le rassure, en parlant de la future villa de Hyères « que rien ne sera sacrifié en plan pour arriver à une façade architecturale, si la disposition intérieure, après étude est bien, les façades logiquement seront bien » (Paroles d’artistes : Robert Mallet-Stevens, 2018, p.16). 

En conclusion, ne serions-nous pas tentés ici d’établir un rapprochement idéologique entre le jeu volumétrique de Mallet-Stevens et le caractère irrégulier de l’architecture gothique ? Dotés de « sincérité architecturale »,  tous deux n’émanent-ils pas du programme, de ses contraintes et par conséquent du plan ? Malgré un écart de plus d’un demi-siècle, il appert que la pensée  »moderne » de Mallet-Stevens vienne appuyer celle de Pugin qui affirme que l’élévation doit être « la subalterne du plan » se traduisant conséquemment par des formes  »surprenantes et pittoresques » (Pugin, 1841, p.14). 

Bibliographie

Anonyme, Robert Mallet-Stevens (1886-1945), En ligne. < http://robertmalletstevens.blogspot.com >. Consulté le 10 février 2020.

DESHOULIÈRES, Dominique et Hubert JEANNEAU, Rob Mallet-Stevens. Architecte, Bruxelles, Éditions des Archives d’Architecture Moderne, 1980, 399p.

HÉBERT-STEVENS, À propos de Robert Mallet-Stevens – La théorie architecturale et la géométrie, En ligne. <https://designluminy.com/robert-mallet-stevens-la-theorie-architecturale-et-la-geometrie/>. Consulté le 10 février 2020.

MALLET-STEVENS, Robert,  Rob Mallet-Stevens dessins. 1921 Pour une cité moderne, Paris, S.l.: Galerie Fanny Guillon-Laffaille, 1986, n.p.

Mallet-Stevens, Robert, Paroles d’artiste. Robert Mallet-Stevens, Lyon, Éditions Face, 2018, 62p.

MOUSSIGNAC, Léon, Mallet-Stevens, Paris, Éditions G. Crès et Cie , 1931, 16p., 32 planches.

Paris, Délégation à l’action artistique de la ville de Paris et Jean-François PINCHON (dir.), Rob. Mallet-Stevens. Architecture, Mobilier, Decoration, Paris, Philippe Sers Éditeur / D.A.A.V.P., 1986, 144p.

Paris, Centre national d’art et de culture Georges Pompidou et Olivier CINQUALBRE (dir.), Robert Mallet-Stevens. L’oeuvre complète, Paris, Éditions du Centre Pompidou, 2005, 237p.

PUGIN, A. Welby, «Les vrais principes de l’architecture ogivale ou chrétienne» tr. de Louis Martin, [1841] (manuscript)

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